La pornographie : base idéologique de l'oppression des femmes

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La pornographie : base idéologique de l'oppression des femmes

La pornographie : base idéologique de l'oppression des femmes

Micheline Carrier
Éditeur : Sillery : Apostrophe
Année de parution : 1983.
Nombre de pages : 77 p.
ISBN : 0-88566-141-9 Br. 

un essai militant sur la pornographie et ses modes d’expression dans la vie quotidienne, publié en 1983 (La pornographie, base idéologique de l’oppression des femmes). En relisant rapidement cet essai, je constate avec étonnement que les exemples actuels de publicité sexiste et pornographique ressemblent beaucoup à ce que je décrivais à cette époque.

Je vous propose un extrait de cet essai, suivi d’un commentaire.

La publicité pornographique

(Extrait de La pornographie, base idéologique de l’oppression des femmes, Apostrophe, 1983).

De sexiste et méprisante pour les femmes et pour les rôles qu’elles jouent dans la société, la publicité est devenue, allusivement puis ouvertement, pornographique.
Elle ne se contente plus de présenter les femmes comme des servantes domestiques, elles les présentent comme des servantes du sexe, des appâts ou des pro-duits de consommation. Quelques exemples l’illustreront.

À l’automne 1982, cédant aux pressions, Bell Canada retirait de ses téléboutiques deux affiches, l’une sexiste, l’autre sexiste et raciste. La première représentait une femme nue, grandeur nature, enroulée dans un fil de téléphone. La seconde montrait une femme de race noire, dont les cheveux crépus avaient été remplacés par des bouts de fil de téléphone. De son côté, devant les prostestations, la compagnie Piedmont du Québec cessait de publier la photographie d’une « pin-up » illustrant de la machinerie lourde usagée et accompagnée de cette légende : « Notre matériel usagé a très belle apparence ». Camercan International de Colombie-Britannique a retiré une réclame montrant une femme nue, à genoux, la tête au plancher, servant à illustrer les présumés bienfaits d’un produit qui isole des chocs.

Au même moment, Dunlop distribuait un calendrier qu’illustrait une femme nue écartelée entre deux roues de moto. Burlington continuait de présenter, dans le métro de Montréal, sa publicité pour des bas-culotte Whisper qui montre une femme penchée dans une position équivoque. La Boucherie Pierre de Verdun publicisait l’image d’une femme nue sur laquelle étaient indiquées les coupes de viande. Un magazine porno avait publié, il y a deux ans, une photographie semblable.

La publicité des modes vestimentaires n’est pas à la traîne. Il n’est que de feuilleter Chatelaine ou Vogue pour s’en rendre compte. Certaines revues françaises destinées plus spécifiquement aux femmes empruntent aussi aux modèles pornographiques en acceptant des publicités sexistes ou porno sur les bords. Les magasins de vêtements font de même. Ainsi, J.B. Laliberté de Québec présen-tait dans une vitrine des sous-vêtements féminins garnis de billets de cent dollars, allusion claire et nette à la prostitution, qu’on tend à normaliser dans nos sociétés. Des magazines ou des films porno nourrissent les fantasmes de la clientèle en présentant des femmes-objets attelées d’un arsenal de jarretelles, de bikinis et de ceintures de dentelles noirs. Or, en décembre 1982, le magasin Sears présentait une réclame du même genre destinée aux clientes...

L’année précédente, une boutique punk de Québec avait étalé dans sa vitrine un mannequin féminin ensanglanté qu’un homme feignait de battre. Cet étalage était censé réjouir la clientèle et l’inciter à l’achat. La mode punk, d’ailleurs, propage un certain sado-masochisme, ingrédient courant du produit pornographi-que. Les modes de la chanson (qu’on songe à Call Girl et à Striptease qui tiennent la tête du palmarès depuis plus d’un an), des films pseudo-érotiques, des films dits d’horreur, plusieurs revues et autres médias empruntent beaucoup de modèles à la pornographie ou à la prostitution.

Les étudiants en médecine de l’Université Laval ont produit leur journal porno pour Noël 1982. En mai 1981, Hara-Kiri, qui se veut un magazine humoristique, présentait en page couverture une main d’homme entrant le canon d’un revolver dans l’anus d’une femme dont on ne voyait que le derrière en gros plan. On titrait : « 1982 sera l’année de la peur ». Quelques pages plus loin, des bandes dessinées dégoûtantes exploitaient la sexualité des femmes, hétéro-sexuelles comme lesbiennes, pour émoustiller les voyeurs représentés aussi. Une autre page présentait une caricature sur la-quelle on voyait une femme nue, à genoux, jambe levée comme un chien près d’un trottoir, et qu’un homme tenait en laisse. La légende disait : « Les femmes sont des chiennes. Montrez-leur le canniveau. »

Les médias

Il a fallu bien des efforts et bien des femmes pour convaincre le Journal de Montréal et le Journal de Québec à renoncer à leur « rayon de soleil matinal », c’est-à-dire une « pin-up ». Mais à mesure qu’on enregistre un modeste gain quelque part, on assiste ailleurs à de nouvelles tentatives pour rabaisser l’image des femmes ou renforcer les moyens de les réduire à l’état d’objets sexuels. Des propriétaires de cabarets sont devenus propriétaires d’un poste de radio privé à Montmagny (Québec). Ils s’en servent allègrement pour promouvoir leurs spectacles et les films porno présentés dans les cinémas de la région. Tout cela est possible parce qu’une vaste clientèle, surtout masculine, les soutient.

Des distributeurs de films porno ont, de leur côté, obtenu un permis pour diffuser leurs films à la télévision payante. Les vidéo-cassettes sont déjà dans plusieurs milliers de familles québécoises, dans les motels et les hôtels, et c’est ce marché de la vidéo-cassette qui constitue la plus grande part des recettes des por-nocrates. Récemment, plusieurs groupes ont obligé le gouvernement canadien à refuser l’entrée au pays du jeu vidéo « Custer’s Revenge » qui présente le viol comme un divertissement. Faut-il qu’il y ait tant d’hommes à l’imaginaire érotique pauvre pour emprunter ainsi à l’industrie de la dégradation. Et on va nous parler de « libération sexuelle », de moeurs sexuelles évoluées. Les animaux ne font pas ce processus de ‘rationalisation’ propre aux humains, ces humains qui entraînent des animaux à figurer dans des productions pornogra-phiques pour nourrir les fantasmes d’hommes désoeuvrés, impuis-sants ou à l’esprit tordu.

Des exemples du genre, qui font partie d’une guerre psychologique sans merci contre les femmes, sont légion. Devant ce mépris, nous devrions rire, nous montrer heureuses et nous sentir aimées ! Nous devrions nous taire au nom de la liberté d’expression des autres ! Nous devrions nous soumettre. I1 y a quelque chose de détraqué quelque part dans cette société.

La pornographie définit les normes

Dans le Québec d’avant les années 60, l’Église catholique définissait les valeurs et les normes qui guidaient les personnes et les institutions. Dans le Québec et dans le monde des dernières décennies, ce sont les pornocrates qui jouent ce rôle en orientant les mentalités et les comportements dans le sens favorable à leurs profits et pour la plus grande gloire de la misogynie.

La pornographie est la très fidèle servante de la loi patriarcale qui, s’exprimant tant par la morale traditionnelle répressive que par l’ensemble des lois civiles et des lois criminelles, veut et maintient les femmes dans un état de sujétion... au service sexuel de..., plutôt de leur reconnaître un statut de personnes à part entière, qui ont droit à l’intégrité physique et morale, à la libre gouverne de leur vie.

Dans tous les domaines de la vie, c’est en fonction de leur sexe qu’on évalue, classe, exploite, violente, accepte ou rejette les femmes. Dans tous les domaines de la vie, la loi du plus fort soumet les femmes aux volontés des hommes. C’est vrai d’abord et avant tout dans le domaine sexuel, les femmes étant perçues et se percevant par-fois elles-mêmes comme des servantes du sexe masculin. C’est la pornographie qui dicte, depuis un bon moment, les modalités de cet asservissement et qui renforce l’implacable loi millénaire. De la morale pornographique, il existe partout des traces : dans la publicité, dans la politique et dans l’administration de la justice, dans le monde du travail, dans les modes vestimentaires et idéologiques, dans les courants psycho-intellectuels et dans la famille. Partout, les pornocrates s’immiscent et s’installent en rois et maîtres.

(Fin de l’extrait).


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